Jero, Hiroshi Itsuki, Hibari Misora ou encore Kiyoshi Hikawa. Ces noms ne vous disent peut être rien mais ce sont quelques uns des artistes, d’hier ou d’aujourd’hui, symbolisant le mieux l’enka, style de musique propre au Japon, alliant tradition et créativité, pilier de l’industrie musicale nippone de ces 50 dernières années.
Bien que pendant les années 90 l’enka soit dans une phase de déclin, aujourd’hui, la jeunesse prend le pouvoir dans un milieu où la rigueur et la tradition dominaient et ils réussissent à renouveler le style. Retour sur ce style de musique qui ne peut être écarté du monde musical japonais.
L’enka est un art
Littéralement, le mot « enka » (演歌) en japonais signifie ballade japonaise, ce qui met en avant la première caractéristique de ce style de musique : l’enka est avant tout une musique de ballade avec des instruments qui se prêtent à ce genre d’exercice, des instruments traditionnels japonais à l’image de l’usage du shamisen, les voix des interprètes sont généralement lentes et se muent avec le rythme de la musique.
L’enka, c’est la popularité de la musique occidentale alliée à leur volonté de sauvegarder la culture nippone
A la première écoute d’un morceau d’enka, la première chose qui nous frappe est la façon de chanter des interprètes. Propre à ce style de musique, la voix doit respecter certaines échelles, ni trop grave ni trop aiguë, les chanteurs font souvent des performances assez étonnantes avec leurs voix en devant respecter des gammes pentatoniques (échelle musicale) assez contraignantes, se rapprochant du blues américains. D’ailleurs, plusieurs artistes d’enka le reconnaissent : « l’enka est du blues japonais ». Certains chanteurs, répertoriés dans le style enka, se détachent peu à peu de cette règle et se tourne vers une voix plus classique comme Rimi Natsukawa qui a abandonné les gammes pentatoniques au profit d’une voix beaucoup plus pop, à l’image de ce qui se fait sur le marché j-pop aujourd’hui.
Autre caractéristique très importante de l’enka, c’est le contenu des chansons. Si dans la J-pop, on peut parler de bananes et autres sujets tout aussi passionnants, l’enka se démarque très nettement sur ce point-là : on ne parle pas de la pluie et du beau temps mais de nostalgie, d’amour, de mélancolie. Et c’est une règle d’or. La plupart des chansons d’enka traitent d’un amour naissant ou d’un amour perdu mais aussi du pays natal, furusato en japonais, qu’ils ont été obligés de quitter pour accéder aux grandes villes de l’archipel. D’ailleurs on entend souvent les chanteurs d’enka, et de folk japonais en général, parler de ce « furusato » et crier leur nostalgie pour leur village d’enfance. Ces paroles sont aussi imprégnées d’une poésie , qui n’est pas une règle en soi, comme précédemment, mais elle donne vie à la chanson et permet d’illustrer la douleur ou la nostalgie des chanteurs.
Mais l’enka est bien plus qu’un style de musique : c’est un symbole de la culture japonaise du 20ème siècle. L’habit traditionnel que portent les femmes lorsqu’elles chantent, est un bon exemple de cette culture japonaise qui imprègne l’enka. L’utilisation d’instrument typiquement nippon comme le shamisen, le koto et le taiko, renforce ce côté traditionnel. Mais a coté de cette tradition nettement visible, l’enka repose aussi sur des bases occidentales, notamment américaine, avec des sonorités très Jazz et Blues dès ses origines. Et c’est sur cette ambivalence que repose la force et le succès de l’enka : la popularité de la musique occidentale alliée à leur volonté de sauvegarder la culture nippone.
L’enka : de ces débuts à son apogée
C’est sous l’ère Meiji, grande période de modernisation de l’archipel débutant en 1868 et allant jusqu’en 1912, que les premiers chanteurs d’enka apparaissent et c’est dans les rues qu’ils s’exercent d’abord et on les appelle alors les « enka-shi » (shi signifiant rue et ville en japonais). Ils chantaient donc dans la rue, gratuitement et avec très peu d’instruments pour des raisons évidentes. Seuls les shamisens étaient utilisés. A partir de 1912, les choses changent et des instruments, plus occidentaux tels que les violons et guitares, fleurissent et l’enka commencent à être reconnu.
A partir des années 1930-1940, le jazz et le blues font irruption sur l’archipel et deviennent de plus en plus populaire. L’un des symboles de l’enka, Hibari Misora (voir sa fiche)(dont vous pouvez voir une photo ci-contre) sort d’ailleurs son premier single, Kappa boogie-woogie, en s’inspirant de ce nouveau style de musique, dans la voix, dans l’instrumentale et en ajoutant cette petite dose de culture japonaise qui fait la particularité de l’enka. Elle chantera comme ça pendant les années 1950 jusqu’en 1960 et vendra près de 68 millions de disques sur cette même période. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des Reines de l’enka.
Hibari Misora est encore aujourd’hui considérée comme la souveraine de l’enka.
Celui que l’on pourrait désigner légitimement comme le Roi de l’enka n’est autre que Kasuga Hachiro, évoluant sur la même période que Hibari Misora (photo ci-contre). En 1952, il sort sa première chanson, Akai lamp no Shu Ressha et deux ans plus tard, signe sont premier succès avec le single Otomi-san. 500 000 copies vont être venues. Son succès sur l’archipel va grandissant. Mais jusque là, il s’agissait plus de jazz et on ne parlait pas encore de lui comme un chanteur d’enka. C’est avec le single Wakare no Ippon-sugi que Kasuga devient alors le premier chanteur d’enka.
Les années 60 voient arriver un autre style qui va avoir un impact sur l’évolution de l’enka : le rock’n'roll. La critique musicale de l’époque ne voyait pas d’un très bon œil l’arrivée du rock sur l’archipel et voyait en lui l’extinction de l’enka et de la musique traditionnelle japonaise. Des chanteurs comme Hideo Murata vont réussir à passer outre l’ascension des rockers avec des chansons décrites comme de « pure style japonais » tels que Osho en 1961 et ce chanteur dépassera le million de disques vendues tout en recevant les éloges de la critique de l’époque. Hibari Misora aidera aussi en parallèle à sauvegarder l’enka sur l’archipel dans ces années mais ce fut aussi le rôle de Haruo Minami (photo ci-contre), grande figure et idole des fans de l’époque (une statue à son effigie a été dressé dans sa ville natale).
Les années 70 voient, ensuite, surgir une autre artiste et grande figure de l’enka, Keiko Fuji, souvent désignée comme l’héritière de Hibari Misora. En 1970, elle sort Shinjuku no Onna son premier album, qui restera 20 semaines au sommet du Top Oricon, un record dans l’histoire du marché japonais. Encore aujourd’hui, ce record est détenu par Keiko Fuji. Quelques mois plus tard, elle récidive en sortant son deuxième album Onna no Blues, qui restera lui que 17 semaines en première place du Top Oricon. Au total, sur l’année 1970, elle sera restée 37 semaines en première place du Top Oricon.
L’enka : du déclin vers un retour possible
Le succès dans les années 60-70 est indéniable et l’enka est devenu le style de musique le plus vendeurs jusqu’à l’apparition des premières chanteuses de pop à la fin des années 70 et surtout dans les années 80, bien que des artistes d’enka se détachent en atteignant des chiffres fous comme les 100 millions de disques vendus par Michiya Mihashi ou encore le single numéro 300 du chanteur Ikuzo Yoshi.
Mais les choses se compliquent à la mort de la souveraine de l’enka, Hibari Misora, à l’age de 52 ans, en 1989 qui laisse l’enka sans reine puis sans roi puisque Hachiro Kasuga meurt en 1991. Le déclin est alors inévitable : personne ne peut les remplacer. Les années 90 vont donc être les années du déclin pour l’enka avec des ventes qui s’effondrent dans les charts. La J-pop et la musique occidentale dont la popularité va grandissante depuis les années 80, prennent places aux sommets de la hiérarchie de l’industrie musicale nippone.
Les jeunes japonais s’ennuient avec l’enka et l’enka peine, et est même incapable de se renouveler. Des thèmes beaucoup trop restrictifs, un style beaucoup trop démodé, le jazz et le blues ne sont plus vraiment dans les mœurs. L’enka n’a pas su évoluer avec son temps et s’est enfermé dans un style qui n’a pas bougé. Certains japonais disent même que les chansons d’enka des années 90 ressemblent en tout point à celles enregistrées dans les années 50. Les japonais préfèrent les idoles des années 90 et le rock (Visual Kei, J-Rock).
Cependant, l’enka reste un des styles de musiques favoris des japonais : on en entend dans les bars, dans les restaurants et reste un des styles les plus demandés dans les karaokes et des dramas (séries télévisées) en traitent. Les seniors continuent à apprécier ce style et forment ainsi une base assez solide de fans et d’adeptes. Un retour de l’enka n’est donc pas impossible.
Et c’est dans les années 2000, dans le 21ème siècle, que l’enka va avoir un second souffle avec quelques artistes, jeunes, qui vont réussir à renouveler le genre. Kiyoshi Hikawa (voir sa fiche) réussit à re-populariser le genre à partir de l’année 2000 avec sa première chanson, Hakone Hachiri no Hanjiro, mais surtout en 2005 en classant pour la première fois un single en première place de l’Oricon. Il se démarque radicalement des ses ainées avec des habits beaucoup plus occidentales et un style beaucoup plus « casual » loin des vêtements de soirée et autres kimonos qu’il les utilisent cependant à certaines occasions.
Jero réussit à renouveler le style
Un autre phénomène en 2008 va surgir au Japon : il s’appelle Jero (voir sa fiche) , il est noir et il est américain. Âgé de 28 ans, il débarque dans le pays natal de sa grand-mère qui l’initiera à l’enka. En 2008, il sort Umiyuki qui se classera en première place en dépassant les 200 000 exemplaires avec ce single. Créant une vrai curiosité, au Japon, où les critiques mais aussi les fans d’enka voient en lui le sauveur, mais aussi à l’étranger puisque la première chaine chinoise CCTV a fait un reportage sur lui ainsi que CNN qui a fait une interview du chanteur d’enka. Noir et au look de rapper, Jero réussit à renouveler le style et participe donc au travail amorcé par Kiyoshi Hikawa depuis 2000.
Hiroshi Itsuki, chanteur des années 70, va profiter de ce retour en grâce de l’enka puisque en 2006 il signe Takasebune qui atteindra la neuvième position de l’Oricon, 22 ans après son précédent single, Nagaragawa Enka, qui lui avait atteint la première place.
























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